Mardi 2 décembre 2003, de 19 h 00 à environ 21 h 30
Université de Berne, bâtiment principal, Senatszimmer (no 028, rez-de-chaussée), Hochschulstrasse 4, CH-3012 Berne
1. Les cellules souches embryonnaires dans la recherche - de la souris à l'être humain
Dr Marisa Jaconi, Laboratoire de biologie du vieillissement, Département de gériatrie, Hôpitaux universitaires de Genève (HUG)
Origine et propriétés cardinales des cellules souches embryonnaires
Les lignées de cellules souches embryonnaires (cellules ES) sont dérivées à partir de la masse cellulaire interne du blastocyste (un embryon d'une semaine de vie). in vitro, les cellules ES sont immortelles: placées dans des conditions appropriées, elles s'autorenouvellent de façon illimitée. Chez la souris, le facteur clé de cet auto-renouvellement est le LIF (leukemia inhibitory factor), une cytokine capable d'inhiber la différenciation. Les cellules ES humaines, appelées hES, présentent les mêmes propriétés cardinales que les cellules ES de souris (c'est-à-dire une immortalité et une pluripotence in vitro), mais en diffèrent par certaines caractéristiques phénotypiques et fonctionnelles. En particulier, les cellules hES ne semblent pas dépendantes du LIF pour leur auto-renouvellement. in vitro, les cellules ES sont capables de se différencier en cellules des trois feuillets primitifs, ectoderme, mésoderme et endoderme. Ces cellules précurseurs sont ensuite capables de se différencier en cellules matures fonctionnelles comme des neurones, des cardiomyocytes ou des cellules beta-pancréatiques.
Parce qu'elles représentent une réserve cellulaire quasi illimitée et possèdent la capacité de se différencier en cellules spécialisées in vitro, les cellules ES constituent un outil de choix pour le développement de nouvelles approches thérapeutiques fondées sur le remplacement cellulaire. Depuis leur isolation en 1998, les cellules hES suscitent donc un intérêt grandissant au sein de la communauté scientifique et médicale, en même temps qu'un débat éthique lié à leur origine embryonnaire.
En particulier, la différenciation des cellules ES de souris et des cellules hES en cellules du système nerveux, puis leur implantation dans le cerveau de l'animal, ont fait l'objet de nombreux travaux parmi ceux les plus avancés dans le domaine des cellules souches thérapeutiques, compte tenu de l'enjeu thérapeutique éventuel chez l'homme. L'évaluation du devenir de ces cellules après leur implantation in vivo, par exemple dans le cerveau de souris mimant des maladies neurodégénératives (ex. le Parkinson), suggère un certain bénéfice thérapeutique, mais révèle également les difficultés et les risques (notamment tumoral) associés à ces stratégies.
L'utilisation des cellules ES en thérapie cellulaire implique donc d'abord la maîtrise de leur différenciation vers des lignages cellulaires spécifiques. En effet, à l'heure actuelle, aucune méthode d'induction de la différenciation des cellules ES ne permet d'obtenir une population pure d'un type cellulaire spécifique. Donc, le développement de méthodes permettant d'orienter la différenciation vers les lignages désirés, puis d'assurer la maturation en cellules fonctionnelles, représente un enjeu majeur. Un avantage des cellules ES, à différence des cellules souches adultes, est le fait qu'elles peuvent être facilement modifiées génétiquement. On peut envisager d'introduire des mutations les empêchant de se différencier dans les lignages non désirés ou, au contraire, d'activer au moment de la transplantation l'expression de gènes maîtres capables de diriger leur différenciation dans le lignage d'intérêt. L'expression de gènes clés de la différenciation pourrait se révéler indispensable afin d'orienter efficacement le devenir de la cellule et de spécifier au mieux son identité finale. Aussi, la mise en oeuvre d'une stratégie de sélection génétique permet d'éliminer les cellules s'étant différenciées dans les autres lignages. Cette stratégie a été employée avec succès pour enrichir les cellules différenciées en précurseurs neuronaux, en cardio-myocytes ou en cellules beta-pancréatiques. De plus, cela permettrait de les rendre immunocompatibles avec le receveur.
Si des avancées spectaculaires ont été réalisées ces dernières années dans la manipulation des cellules ES de souris, de nombreux progrès restent à accomplir dans la maîtrise de l'auto-renouvellement et de la différenciation in vitro des cellules hES. L'amplification des cellules hES est encore très délicate, les conditions de leur auto-renouvellement et de leur croissance clonale sont imparfaitement maîtrisées, rendant leur modification génétique plus difficile que dans le cas des cellules ES de souris. L'identification des facteurs et des mécanismes contrôlant l'auto-renouvellement des cellules hES constitue donc un préalable incontournable pour envisager d'utiliser ces cellules en thérapie cellulaire. De nouvelles conditions de culture facilitant le renouvellement des cellules hES doivent donc être mises au point, avec la contrainte impérative de s'affranchir de l'utilisation de cellules nourricières ou de milieux conditionnés produits à partir d'autres espèces afin d'éliminer le risque de transmission interspécifique d'agents pathogènes. Des progrès doivent également être réalisés dans la maîtrise de la différenciation des cellules hES. En effet, la réponse de ces cellules à certains facteurs de croissance diffère de celle des cellules ES de souris, soulignant la nécessité de développer de nouvelles méthodes de différenciation spécifiques.
En résumé, chez l'homme, nous en sommes à une maîtrise très balbutiante encore de la manipulation des cellules ES humaines, et notamment de leur auto-renouvellement et de leur différenciation dans les lignages d'intérêt. La résolution de ces obstacles dépend impérativement de la possibilité de poursuivre la recherche fondamentale dans ce domaine. Puisque le recherche est internationale, il est important et crucial que les chercheurs en Suisse puissent s'associer et participer aux programmes de recherche de la communauté européenne.
Coordonnées
Laboratoire de Biologie du Vieillissement
Département de Gériatrie
Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG)
Centre Louis-Jeantet
2, chemin Petit-Bel-Air
CH-1225 Chêne-Bourg
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E-Mail:
marisa.jaconi@medecine.unige.ch
2. Le transfert nucléaire - une chance thérapeutique pour la régénération tissulaire
Prof. Alois Gratwohl, directeur du Service d'hématologie, Département de médecine interne, Hôpital cantonal de Bâle
La législation sur le recours aux cellules souches embryonnaires de même que la législation sur la recherche chez l'homme prévoient une interdiction du transfert nucléaire, autrement dit du clonage thérapeutique. Telle qu'elle est envisagée, cette interdiction s'appuie sur diverses réflexions. On avance par exemple qu'en Suisse «toute forme de clonage» est d'ores et déjà interdite. D'autres arguments mettent en garde contre l'immixtion dans la vie en devenir ou contre le risque d'abus. Le transfert nucléaire ouvrirait la voie au clonage reproductif. Or, ces arguments sont insuffisants. La recherche dans le domaine du transfert nucléaire existe partout dans le monde. Elle est activement encouragée dans des instituts réputés aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Extrême-Orient. On peut supposer que des patientes et des patients suisses réclameront aussi pour eux-mêmes d'éventuelles applications thérapeutiques de cette recherche. En se tenant à l'écart, la Suisse accroît son retard sur la recherche la plus avancée.
Que signifie le concept de transfert nucléaire et en quoi résident ses aspects prometteurs? Le transfert nucléaire utilise le potentiel des cellules souches embryonnaires totipotentes (la totipotence est la capacité qu'a une cellule de se développer en un être vivant complet). Dans le cas du transfert nucléaire, un ovule est énucléé, et l'on remplace le noyau par le noyau cellulaire d'une cellule mature d'une autre origine. Ce noyau cellulaire mature peut provenir du tissu musculaire, du tissu cutané ou de tout autre tissu d'un organisme sain. Une cellule obtenue par transfert nucléaire acquiert à nouveau le statut d'une cellule souche embryonnaire et possède le même potentiel qu'un ovule fécondé. Implanté dans un utérus, elle peut former un individu, autrement dit être utilisée dans un but de clonage reproductif. En culture cellulaire, cette même cellule peut former la totalité des cellules en devenir d'un individu et être utilisée à des fins de clonage thérapeutique. A partir des cellules souches totipotentes initiales, on peut - dans des conditions de culture adéquates - produire des cellules souches destinées à tous les organes. Toutes les cellules et tous les tissus ainsi obtenus possèdent alors les propriétés tissulaires du donneur ayant fourni le noyau cellulaire. Tel est du moins l'espoir des chercheurs. Si cet objectif est mené à bien, les patients souffrant de maladies organiques graves disposeront alors de cellules souches présentant leurs propres caractéristiques tissulaires. On cessera de redouter des réactions immunitaires, telles que le rejet ou la
réaction du greffon contre l'hôte. Cette vision relève encore de la théorie. Seule la recherche permettra de vérifier si la réussite est au bout. Un éditorial récemment paru dans la célèbre revue médicale New England Journal of Medicine montre toutefois que cet espoir est considéré comme réaliste.
L'espoir nourri par de nombreux patients de voir leur état s'améliorer est bien compréhensible lorsque l'on considère la description et la caractérisation des cellules souches embryonnaires. Ces cellules «toutes-puissantes» pourraient être en effet capables de régénérer ou de remplacer des organes absents, malades, atteints d'une dégénérescence ou prématurément vieillis. En cas d'utilisation appropriée, il serait ainsi possible d'agir sur des maladies jusque-là incurables et aussi différentes que la maladie d'Alzheimer, le diabète, l'arthrose ou l'insuffisance cardiaque. Et il ne s'agit pas là uniquement d'un espoir illusoire.
Car l'espoir suscité par la transplantation de cellules souches se fonde sur une expérience déjà acquise: celle de la transplantation de cellules souches hématopoïétiques. Il s'agit là jusqu'à présent de la seule et unique méthode de transplantation de cellules souches appliquée avec succès en médecine clinique. Elle confirme le principe selon lequel il est possible de régénérer un organe malade - dans ce cas, la moelle osseuse - en faisant appel à des transplantations de cellules souches saines. La transplantation de cellules souches hématopoïétiques est aujourd'hui une forme de traitement couramment utilisée pour combattre les maladies graves, congénitales ou héréditaires, de la moelle osseuse - la leucémie, par exemple. On utilise à cet effet des transplantations de cellules souches provenant de la moelle osseuse, du sang périphérique ou du sang du cordon ombilical du patient lui-même, d'un membre de sa famille ou de l'un des plus de 8 millions de donneurs volontaires typés enregistrés au niveau international. Quelque 60 000 interventions de cet ordre sont aujourd'hui réalisées chaque année dans le monde. Une telle évolution ne s'est pas faite du jour au lendemain. La transplantation de cellules souches hématopoïétiques a une longue histoire. Sa faisabilité a été démontrée dans les années 50 et 60 du siècle dernier. Le chemin menant à l'application de routine en médecine clinique a été long et a nécessité des recherches intensives. Les succès remportés et les possibilités actuelles ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont le résultat de travaux intensifs, menés sur des années dans le cadre d'une collaboration mondiale.
En dépit des succès, la transplantation de cellules souches hématopoïétiques montre également toutes les difficultés qui subsistent. Rejet, réaction du greffon contre l'hôte, lésions subies par des organes du fait du traitement préparatoire et rechute de la maladie malgré la transplantation: toutes ces manifestations peuvent survenir. On peut donc supposer que les mêmes problèmes sont également susceptibles de se produire avec la transplantation de cellules souches appliquée à d'autres organes. Mais le transfert nucléaire pourrait à tout le moins réduire les complications d'ordre immunitaire. Beaucoup de temps et une recherche coordonnée seront nécessaires pour aboutir au succès.
Le refus du clonage thérapeutique correspond à une préoccupation compréhensible. Pour de nombreuses personnes, le concept de «clonage» est synonyme de clonage reproductif, et il est lié à des images tirées du «Meilleur des mondes», le roman d'Aldous Huxley, ou de la «Guerre des clones», dans la «Guerre des étoiles». A ce refus vient s'ajouter la peur de l'avenir. Or, il importe de faire la distinction. Dans le domaine de la recherche sur les cellules souches, plusieurs réalités sont survenues en peu de temps, qui étaient auparavant considérées comme impossibles. Avant l'épisode «Dolly», le clonage de mammifères était taxé d'utopie. Voici peu encore, c'était le «principe du non-retour» qui valait pour le développement des cellules souches. La plasticité ou la «reprogrammabilité» des cellules souches étaient considérées comme impossibles. Il y a encore moins de 10 ans, tout chercheur sensé aurait refusé d'envisager comme réalistes des possibilités telles que «Dolly» ou la réparation de tissu cardiaque victime d'un infarctus à l'aide de cellules souches issues de la moelle osseuse. Aujourd'hui, la seule chose dont on soit certain, c'est que - dès demain - sera publiée une nouvelle recherche dont nous disons aujourd'hui encore qu'elle est impossible.
Dans le long processus menant de la première à la dernière étape, le clonage reproductif et le clonage thérapeutique ont peu de phases en commun. Tant la situation de départ que les objectifs sont en effet différents. La reproduction d'individus ou la régénération de tissus dans un but thérapeutique sont des processus très éloignés l'un de l'autre. Refuser les deux techniques en avançant les mêmes arguments n'est pas défendable et n'est pas non plus porteur d'avenir. L'observation selon laquelle il est possible de cultiver des ovules in vitro à partir de cellules souches embryonnaires relève de ce contexte. Or, on ignore encore si ces ovules peuvent aussi être fécondés. Les conséquences possibles de cette observation sont toutefois d'ores et déjà envisageables, depuis le risque d'abus jusqu'à l'emploi thérapeutique. Si l'on parvient à obtenir des ovules à partir de cellules précurseurs circulantes pluripotentes, il n'est plus nécessaire de recourir à des dons d'ovules pour les transferts nucléaires ultérieurs (la pluripotence est la faculté qu'a une cellule de se différencier en de nombreux types de cellules différents d'un organisme, mais sans pouvoir former un individu complet). La crainte d'une instrumentalisation des donneuses devient dès lors sans objet. Mais tout cela relève encore de réflexions théoriques. Il se peut que ces pensées ne trouvent jamais d'application; il se peut aussi qu'elle soient déjà demain réalité. Il importe d'y préparer dès aujourd'hui notre réflexion et notre comportement législatif.
Le respect de la vie et la protection particulière de la vie à naître existent dans toutes les sociétés. Ils ne sont jamais absolus, mais sont toujours liés à une mise en balance des biens juridiquement protégés. L'appréciation peut en l'occurrence être variable. Un ovule énucléé, nouvellement pourvu du noyau adulte d'une cellule somatique, n'est pas considéré par tous de la même manière qu'un ovule fraîchement fécondé qui a pour finalité de devenir un enfant désiré. Il est encore plus difficile d'attribuer le même statut de vie et d'individu en devenir à une cellule générée in vitro. De nouvelles définitions sont nécessaires à partir du moment où un ovule conçu in vitro est pourvu d'un noyau adulte. Dans ce contexte, le concept d'embryon est inapproprié, mais la protection contre les abus s'avère indispensable. Cela sera particulièrement nécessaire si l'on connaît un jour les facteurs qui, au sein de l'ovule, permettent à un noyau cellulaire adulte de parvenir à la totipotence. Plus aucun ovule ne sera alors nécessaire pour réaliser le transfert nucléaire.
L'interdiction actuelle du clonage n'est pas transposable à cette situation. A l'époque de la législation, elle se rapportait exclusivement au clonage reproductif. On ne connaissait alors pas encore les possibilités du transfert nucléaire dans un but de régénération tissulaire.
Tout développement nouveau comporte des avantages et des inconvénients, des bénéfices et des risques. Cela n'est pas une nouveauté. L'humanité a appris à composer avec cette réalité. On n'interdit pas l'utilisation d'armes chimiques en interdisant l'industrie chimique, on n'interdit pas l'utilisation d'armes biologiques en interdisant les laboratoires biologiques et l'on n'interdit pas non plus l'utilisation d'armes nucléaires en interdisant la recherche nucléaire. Ces exemples pourraient servir de modèle pour réglementer la recherche sur les cellules souches. Il est judicieux de séparer la médecine de reproduction de la médecine de régénération. Pour des utilisations à des fins de reproduction, on devrait appliquer d'autres concepts que ceux utilisés dans le cadre de la réparation tissulaire. Toute recherche et toute application doit reposer sur les principes de la transparence. Les institutions pratiquant la recherche sur les cellules souches s'engagent à renoncer au clonage reproductif et à mener uniquement des projets qui soient autorisés par une commission d'éthique. Elles s'engagent à mettre à disposition tous les laboratoires, dossiers et connaissances en cas d'inspection de contrôle. Une commission de ce type pourrait être constituée à l'échelle internationale sur le modèle de la Commission internationale de l'énergie atomique. L'OMS serait l'une des institutions pouvant être envisagée à cet égard.
L'utilisation de cellules souches est un domaine qui est qualifié de modèle thérapeutique de l'avenir. Il s'agit de tirer tout le bénéfice possible de la thérapie par les cellules souches et de son potentiel. L'exemple de la transplantation de cellules souches en cas de maladies du sang doit servir d'incitation. Il serait dommage de ne pas saisir cette chance. Nous vivons en outre dans un monde globalisé. La recherche sur les cellules souches est une réalité. Nous vivons aussi dans une société pluraliste. Il importe d'utiliser le consensus pour protéger des abus. Une interdiction du clonage thérapeutique et un amalgame entre reproduction et régénération ne sont ni souhaitables ni porteurs d'avenir. Cela favorise le conflit. Dans de nombreux pays, le transfert nucléaire est d'ores et déjà autorisé, et nous nous tiendrions tout simplement à l'écart. Un concept de surveillance et de contrôle peut à tout moment être adapté à de nouveaux développements et à de nouvelles connaissances. La Suisse ferait preuve de courage et d'une réelle vision de l'avenir si elle pouvait assumer une fonction de modèle.
Coordonnées
Directeur du Service d'hématologie
Département de médecine interne
Hôpital cantonal de Bâle
Petersgraben 4
CH-4031 Bâle
Tél.: +41 61 265 42 77
Fax: +41 61 265 44 70
E-Mail:
hematology@uhbs.ch
3. Aspects scientifiques et éthiques de la recherche sur le transfert nucléaire
Prof. Hans-Peter Schreiber, directeur du Département d'éthique et d'évaluation des conséquences technologiques, EPF de Zurich
I. Clarification scientifique nécessaire
Quels sont les facteurs moléculaires du cytoplasme de l'ovule (substance cellulaire) responsables du fait qu'un noyau cellulaire somatique peut être ramené au stade non spécialisé (embryonnaire) et être ensuite stimulé de telle sorte qu'il se différencie à nouveau? Des expériences fondées sur le transfert nucléaire - dans une première phase, menées éventuellement sur des ovules animaux - pourraient apporter à cet égard une contribution importante.
Ici se pose alors la question de savoir si le cytoplasme d'un ovule animal pourrait déprogrammer et reprogrammer un noyau cellulaire somatique humain (noyau cellulaire d'une cellule organique humaine) de manière que se forme un blastocyste hybride (embryon au stade des 100 cellules) à partir duquel on pourrait obtenir des cellules similaires aux cellules souches? Et de telles cellules similaires se différen-cieraient-elles alors pour aboutir au tissu autologue (c'est-à-dire propre au patient) de remplacement, assurant la/les fonction/s désirée/s?
Comment le noyau cellulaire transféré peut-il coopérer avec le génome mitochondrial (chondriome; autrement dit avec les gènes des organites cellulaires assurant l'apport d'énergie) du cytoplasme de l'ovule énucléé provenant du receveur? Si l'on considère que l'interaction entre le noyau cellulaire et l'ADN mitochondrial se déroule différemment selon chaque espèce, il pourrait en résulter de sérieux problèmes en cas de clonage trans-espèces. Le noyau cellulaire doit en effet coopérer avec un chondriome auquel il n'est pas adapté. Plus la distance phylogénétique entre l'espèce du noyau cellulaire et celle du cytoplasme de l'ovule receveur est importante, et plus vont être sérieux les problèmes d'interaction entre ces deux génomes. Ne faudrait-il pas mener aussi des recherches avec des ovules (et des noyaux cellulaires) humains parallèlement aux expérimentations réalisées avec des ovules animaux?
Si l'on parvenait à identifier dans le cytoplasme de l'ovule receveur les facteurs moléculaires responsables d'une dédifférenciation et d'une redifférenciation du noyau cellulaire somatique - dans ce cas les expérimentations de transfert nucléaire pourraient (voir plus haut) constituer un outil de recherche utile -, on pourrait éventuellement parvenir à développer un système in vitro dans lequel, en intégrant directement ces facteurs, on obtiendrait une régression de cellules somatiques adultes ainsi que leur redifférenciation, et ce sans production d'embryon (blastocyste) fondée sur un transfert nucléaire. De nombreuses questions éthiques et juridiques se verraient ainsi résolues.
Le travail récemment publié de Hübner et coll. (2003), du laboratoire du Professeur Hans Schöler, a montré que l'on pouvait obtenir in vitro des stades oocytes à partir d'une lignée cellulaire de cellules souches embryonnaires de souris. Quant à savoir dans quelle mesure ces ovules sont également fécondables, la question reste posée pour l'instant.
Autre question encore non résolue: savoir si la formation de cellules germinales vaut aussi pour les cellules souches embryonnaires humaines. La plupart des spécialistes des cellules souches partent toutefois du principe que cela devrait être possible. S'il en était ainsi, de nouvelles perspectives résulteraient des travaux de Hübner/Schöler pour le clonage thérapeutique: si l'on réussissait à obtenir des ovules à partir de cellules souches embryonnaires humaines, on disposerait alors d'une source d'ovules qui ne poserait aucun problème du point de vue de l'éthique.
L'objectif clinique à long terme de ces recherches pourrait être de permettre de développer un système in vitro pour générer des transplants autologues dont le génotype serait identique à celui du receveur (absence de réaction immunitaire négative), sans produire de cellules souches embryonnaires humaines pluripotentes dans un blastocyste, et donc dans un embryon humain.
II. Aspects éthico-juridiques de la protection de l'embryon dans la phase de prénidation
a) Clonage thérapeutique de cellules souches
Le débat bioéthique actuel porte sur le statut éthico-juridique de l'embryon in vivo et in vitro, autrement dit sur les formes de vie humaine dans la phase préalable à la nidation (nidation du blastocyste dans l'utérus), et ce en relation avec la recherche menée sur des cellules souches embryonnaires humaines et le clonage thérapeutique. Le problème juridique et éthique de cette recherche provient du fait que, ce faisant, il faut détruire ou utiliser des embryons humains (blastocystes).
Le débat sur le statut moral de l'embryon se traduit généralement par deux positions: la première considère qu'il existe une connexion très étroite entre la dignité de l'homme et la protection de la vie, tandis que la seconde la conteste, au moins en ce qui concerne la phase de développement prénidatoire de l'embryon. Ne serait-ce que si l'on s'en réfère aux conséquences que tire le droit pénal s'agissant de la légalité de l'interruption de grossesse, cette connexion ne saurait exister. Dans le cas de la régle-mentation sur l'interruption de grossesse, le droit considère en effet que toute destruction de la vie de l'embryon (stérilet) ou du foetus n'est pas assimilable à une violation de la dignité humaine. Les deux sphères de la protection - celle de la vie comme celle de la dignité de l'être humain - doivent donc être déterminées indépendamment l'une de l'autre.
Cela dit, qu'a-t-on gagné en découplant la question de la recevabilité de la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines et/ou du clonage thérapeutique? Avant tout, la constatation qu'intervenir dans la vie d'un embryon à un stade précoce de développement ne peut déjà constituer en soi ni in vivo ni in vitro une violation de la dignité humaine. La vie d'un embryon à un stade précoce de développement ne bénéficie que d'une protection relative; elle est de facto d'ores et déjà mise en balance avec d'autres biens juridiquement protégés: droit à l'autodétermination; «eugénisme de la pitié» (Jonas); liberté de la recherche (sur des cellules souches).
Le débat actuel sur la protection de l'embryon montre néanmoins clairement que la question du début de la protection de la vie est encore loin d'être réglée. Il existe des arguments biologiques et relevant du pragmatisme juridique qui permettent de situer le début et la protection de la vie individuelle non pas dès la fusion des gamètes (cellules germinales), mais seulement au moment du processus de nidation. Pour le développement embryonnaire, à côté de la fusion nucléaire, c'est surtout le processus de nidation qui est constitutif: «C'est seulement avec la nidation dans l'utérus de la mère que l'embryon a atteint son plein programme de développement. C'est seulement au cours de cette symbiose que le programme est réalisé. Les gènes ne sont pas tout ce dont a besoin l'être humain pour acquérir son statut d'être humain» (Nüsslein-Volhard).
Donc, étant donné que, d'un point de vue constitutionnel, la dignité humaine n'est pas encore attribuée in vivo à l'embryon au stade du développement prénidatoire, elle ne saurait non plus lui être attribuée in vitro. Ainsi ni la recherche menée sur des embryons surnuméraires ni la méthode du clonage thérapeutique - toutes deux réalisées in vitro - ne violent-elles la dignité humaine.
b) Clonage reproductif d'êtres humains
Le problème éthique lié à cette méthode consiste en premier lieu en ce que, derrière la substance génétique d'un clone, figure la volonté d'une personne étrangère. En l'occurrence, ce n'est pas l'identité génétique qui constitue le véritable problème moral, c'est le droit - qui y est lié - que s'arroge un tiers de disposer de la nature d'un être humain - et ce sans indication ni urgence thérapeutique.
Dans des conditions naturelles de procréation, nous ne pouvons rendre aucune personne tenue de rendre des comptes responsable de notre ADN. Il en va en revanche différemment lorsqu'il s'agit d'un clone. Pour le clone se matérialise en effet un jugement qu'une autre personne a déjà prononcé à son égard avant même sa naissance. L'exercice de son autonomie se trouve ainsi menacé. Pour un individu, la condition première de tout exercice de son autonomie est la reconnaissance réciproque. Du fait du droit que s'arroge le géniteur d'un clone de décider «en seigneur et maître» de la nature des gènes d'un autre, cette réciprocité fondamentale est extraordinairement menacée. Ainsi se voit infirmé le principe qui dit: «Respecte le droit qu'a tout être humain de trouver son propre chemin et d'être une surprise pour soi-même» (Hans Jonas).
Pour le clone, le cadre génétique imposé ne relève plus du hasard, comme c'est le cas chez un être humain procréé de manière naturelle (même en cas de fécondation in vitro). Le résultat est au contraire celui d'une planification délibérée voulue par un autre. Ce qui est normalement un événement contingent (pouvant aller jusqu'à des maladies d'origine génétique, etc.), le clone peut - voire doit - désormais l'imputer à la volonté délibérée d'une personne. C'est ce changement de perspective lourd de conséquences qui supprime la réciprocité entre personnes égales en droit. C'est pourquoi il importe de soutenir toutes les initiatives politiques destinées à interdire au niveau international les procédés de clonage reproductif d'êtres humains.
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