1. Préface de Anita Holler, ancienne directrice de la Fondation Gen Suisse
Les cellules souches polyvalentes
Les cellules souches peuvent se renouveler d'elles-mêmes et donner, après maturation, différentes sortes de cellules. Il existe divers types de cellules souches dans le corps adulte. Dans notre tract digestif les cellules souches renouvellent constamment le revêtement de l'intestin, alors que celles de notre peau nous fournissent en cellules cutanées et les cellules souches de la moelle osseuse renouvellent toutes nos cellules sanguines. Ces cellules remplacent ce qui est soumis à l'usure quotidienne à l'intérieur du corps. Ceci n'est toutefois pas vrai pour tous nos organes. Dans le coeur ou le cerveau par exemple ne se trouvent, d'après nos connaissances actuelles, que peu ou pas de cellules souches. Mais qui sait ? - il est possible qu'un jour des cellules souches déjà partiellement différenciées d'un adulte se laissent convertir de manière à donner naissance à des cellules du cerveau pour le traitement de la maladie de Parkinson, ou à des cellules du myocarde pour remplacer du tissu endommagé par un infarctus. Ce ne sont là que des hypothèses. Mais il y a eu tout de même entre-temps des résultats de recherches qui pointent dans la direction d'une telle «reprogrammation».
Une nouvelle qui fait sensation et qui pose des questions éthiques
Les cellules souches embryonnaires disposent du plus grand potentiel parmi les cellules souches. Pratiquement chacun des quelque 200 types cellulaires du corps humain peuvent en résulter. En novembre 1998 des scientifiques ont réussi pour la première fois à produire des cellules souches embryonnaires en culture. Cela a fait sensation dans le monde scientifique et a engendré de grandes spéculations quant aux futurs découvertes et développements: la culture contrôlée de types cellulaires, de tissus ou même d'organes entiers à des fins thérapeutiques. Et si on regarde encore un peu plus loin: le tissu cultivé pourrait provenir du patient, chez qui il est greffé, pour prévenir un rejet. Finies les longues listes d'attente de tissus ou d'organes donneurs compatibles. Cet air du futur a déjà un nom: le clonage thérapeutique. Que son but en soi soit beau et bon, le chemin qui y mène, lui - il passe aujourd'hui par l'utilisation de cellules souches embryonnaires humaines - fait l'objet de débats éthiques importants. En Suisse les recherches qui font usage d'embryons humains sont interdites. C'est pour cela qu'on mène les recherches avec les cellules souches du sang du cordon ombilical ou provenant d'un corps adulte.
Le débat public ne fait que commencer
En Suisse, c'est principalement dans les cercles scientifiques et éthiques qu'on discute des cellules souches. Les médias ne s'approprient le sujet que de façon hésitante. Et quand c'est le cas, les spéculations occupent le plus souvent le devant de la scène. Probablement parce que l'idée de reins et de poumons dans l'éprouvette nous semble tout simplement à la fois lugubre et fascinante. L'entretien avec le professeur Alois Gratwohl est destiné à ceux qui aimeraient savoir ce que sont les cellules souches et comment la médecine les utilise aujourd'hui en Suisse.
2. Interview Prof. Alois Gratwohl, service hématologie, Hôpital Cantonal, Bâle
De quoi les cellules souches sont-elles capables, à la différence d'autres cellules chez l'homme, pour qu'elles soient considérées comme un cas particulier en médecine ?
Les cellules souches ont deux capacités particulières. Elles peuvent, par division et multiplication, se renouveler, et arriver à maturité sous forme de différents types cellulaires aux fonctions spécifiques, ainsi, par exemple, sous forme de cellules développées du coeur, du muscle ou du foie. Au fond, ces cellules ont le potentiel de construire des organes entiers.
Peut-on, par exemple, cultiver un coeur en laboratoire ?
Ceci n'est pas possible aujourd'hui; et je ne peux pas prédire à l'heure s'il serait possible et judicieux de cultiver des organes entiers et fonctionnels en laboratoire. Mais je peux tout à fait imaginer le cas où l'on pourra un jour renouveler chez un patient du tissu cardiaque endommagé par un infarctus en lui faisant une transplantation de cellules souches.
Donc, qu'on pourra cultiver certaines cellules ou tissus ?
Oui, par exemple les petits îlots de la rate dans le traitement du diabète, le tissu conjonctif de la peau pour la guérison de brûlures ou d'autres plaies, ou des cellules du cartilage pour recréer le cartilage des articulations détruit par l'arthrose.
Est-ce que la médecine d'aujourd'hui utilise déjà les cellules souches ?
Oui, ce qui n'est que vision du futur pour le coeur ou le foie est une réalité de longue date pour le système producteur de sang. Dans le courant des dix dernières années, plus de 100'000 transplantations de cellules souches productrices de sang ont été effectuées. Contrairement aux organes solides le sang est réparti dans tout le corps. La grande palette des différentes cellules sanguines, c'est-à-dire des globules rouges et blancs et des plaquettes sanguines, est produite dans la moelle osseuse par les cellules souches génératrices de sang. C'est principalement ici que l'on trouve les cellules souches du sang, mais elles circulent aussi dans le sang. Or, si quelqu'un souffre d'une maladie de la moelle, par exemple d'un cancer du sang, il n'est pas nécessaire de transplanter l'organe entier; il suffit de greffer des cellules souches saines du sang.
Au lieu de greffer la moelle d'un donneur, vous transférez donc des cellules souches productrices de sang du donneur chez le patient ?
Ceci est en partie exact. Les deux méthodes, celle de la greffe de la moelle ou celle de la transplantation périphérique de cellules souches, ont pour but de transplanter les cellules souches de sang d'un donneur. En effet, celles-ci se trouvent surtout dans la moelle osseuse et peuvent en être extraites facilement. Si on transplante de la moelle, on transplante par la même occasion des cellules souches productrices de sang. Alors qu'il est aussi possible, grâce aux médicaments modernes, de guider des cellules souches vers le sang et de les y accumuler. Grâce à ce procédé, de plus grandes quantités de ces cellules souches peuvent être obtenues. Dans le cas des deux procédés, la transplantation proprement dite des cellules souches se fait directement par voie sanguine chez le receveur, comme pour une transfusion sanguine. Les cellules souches trouvent leur chemin vers la moelle chez le donneur, s'y logent et procèdent au renouvellement complet du système producteur du sang.
Vous développez en collaboration avec les laboratoires d'hématologie et la clinique gynécologique une banque de sang du cordon ombilical à Bâle. Quelles sont les particularités de ce sang ?
Le sang ombilical du nouveau-né est très précieux en médecine parce qu'il contient un grand nombre de cellules souches productrices de sang. Comme décrit ci-dessus, celles-ci peuvent être utilisées pour une transplantation au cours de traitements des maladies du sang ou du système immunitaire.
A part ces cellules souches de sang, il se trouve dans le sang ombilical d'autres cellules souches comme celles du foie, des muscles, du myocarde, des vaisseaux ou des cartilages. On peut s'imaginer qu'un jour elles seront utilisables pour la culture de ces tissus respectifs.
Le but d'un stockage de ces échantillons est donc de pouvoir se référer, lorsqu'un enfant tombe malade par exemple du cancer du sang, aux cellules souches propres à cet enfant ?
Aujourd'hui, la raison majeure de prélever du sang ombilical chez un nouveau-né est autre - c'est de les utiliser dans le traitement des maladies au sein d'une famille. Si une famille dont un enfant est né avec une maladie du sang ou l'a contractée après la naissance attend un autre enfant et si cet enfant naît sain, alors son sang ombilical se prête dans beaucoup de cas au traitement de l'enfant malade. Mais on peut également se servir du sang du cordon ombilical dans le traitement de maladies en dehors de la famille. C'est pour cela qu'on développe des banques de sang ombilical à travers le monde entier - et maintenant aussi à Bâle. C'est ainsi qu'on peut chercher un donneur compatible pour un patient dans ces banques de sang ombilical de la même manière que l'on peut le faire avec les registres mondialement disponibles de donneurs de moelle ou de cellules souches. Et puis une troisième possibilité, que vous avez mentionnée, peut être envisagée: celle de conserver le sang ombilical d'un nouveau-né quasiment comme une réserve pour le cas où l'enfant tomberait malade.
Ceci est-il déjà réalisé aujourd'hui ?
C'est une réalité au conditionnel. Il existe à l'étranger des entreprises qui veulent construire ces banques de sang ombilical sur une base commerciale. Elles offrent aux futurs parents la possibilité de déposer le sang ombilical de leur enfant moyennant paiement.
A votre avis, il faudrait conserver le sang ombilical de chaque nouveau-né ?
Jusqu'à ce jour il n'y a pas de données qui prouvent que cela aurait un sens et serait utile.
A ma connaissance il existe un seul cas qui a été publié, dans lequel on s'est servi du sang ombilical conservé dans le traitement d'un enfant. Vue ainsi, la question reste entière et, à mon avis, on devrait l'approcher d'une manière scientifique. L'équipe de travail du Professeur André Tichelli est actuellement en train d'élucider exactement ce genre de questions, et ceci dans le cadre du nouveau programme de recherches «implants et transplants» du Fonds National Suisse.
Est-ce qu'il est possible d'utiliser des cellules souches embryonnaires en Suisse ?
En Suisse, la recherche utilisant des embryons est interdite. Par conséquent, il est également interdit d'obtenir des cellules souches d'un embryon. Il existe toutefois chez l'adulte aussi des cellules souches qui ont le même potentiel que celles d'un jeune embryon, c'est-à-dire qui peuvent se développer et donner chaque sorte de tissu. Trouver et extraire ces cellules, c'est là l'objet d'une recherche intensive. De façon que la question épineuse de l'éthique de la production de ces cellules à partir d'embryons ne se poserait plus.
Vous pensez qu'on trouvera ces cellules chez l'adulte ?
Du moins les résultats des recherches l'indiquent. On pourrait aussi spéculer dans l'autre sens: il devrait être possible de ramener des cellules déjà différenciées à un stade où elles seraient de nouveau capables de se différencier en divers types de cellules. Mais comme nous l'avons dit, ce sont des spéculations.
Les objectifs de la recherche sur les cellules souches que vous venez de décrire paraissent raisonnables, pourquoi est-ce donc un sujet aussi controversé ?
Ce ne sont pas les objectifs en eux-mêmes, c'est-à-dire le traitement de maladies, qui le sont mais la production des cellules souches à partir d'embryons. Je pense que c'est pour cette raison que bon nombre de gens, quand ils entendent parler de «recherche sur les cellules souches» pensent à des embryons dans des laboratoires, découpés, disséqués et cultivés en éprouvette.
Quelles seront les possibilités des cellules souches dans 20 à 30 ans ?
Il est difficile de répondre à cette question. Je ne le sais pas. Mais je pense tout de même qu'on sera capable plus qu'aujourd'hui de mieux traiter les organes malades ou vieillissants à l'aide de cellules souches.
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dernière changement: 2006-06-08 15:00:48