Expérimentation animale / animaux transgéniques


  1. GÈNES & DIALOGUE «Recherche sur les primates», mars 2009
  2. Science Talk «Recherche sur les primates», 04 décembre 2007
  3. GÈNES & DIALOGUE «Expérimentation animale - animaux d'expérience», septembre 2005
  4. Séminaire à l'intention des médias «Les animaux transgéniques en recherche et en médecine», décembre 2003


Science Talk «Recherche sur les primates»


Mardi 5 décembre 2007, de 12.30 à 14.45 heures
Kultur-Casino, «Arvenstube», Herrengasse 25, 3011 Berne


  1. Pourquoi l'expérimentation sur les primates est incontournable dans la recherche et le développement pharmaceutiques
    Professeur Paul Herrling, directeur de la Recherche Corporate, Novartis International SA, Bâle
  2. De la recherche fondamentale à la médecine: les macaques ~ modèles animaux irremplaçables pour le traitement futur des lésions de la moelle épinière
    Professeur Eric M. Rouiller, président du Département de médecine, Institut de physiologie, Université de Fribourg
  3. La notion de «dignité de l'animal» et la problématique de son interprétation: une protection judicieuse de l'animal ou une entrave irresponsable à la recherche?
    Professeur Alexandre Mauron, directeur de l'Institut d'éthique biomédicale, Centre médicale universitaire, Université de Genève


1. Pourquoi l'expériation sur les primates est incontourable dans la recherche et le développement pharmaceutiques

Prof. Dr. Paul Herrling
Leiter Corporate Research
Novartis International AG
WSJ-200.204
Postfach
CH-4002 Basel
Tél.: ++41 (0)61 324 62 84
paul.herrling@novartis.com

Si l'on recourt aux animaux d'expérience (ou primates non humains), c'est pour étudier des maladies touchant l'animal et l'homme, pour en savoir plus sur leurs relations causales, leur développement et leur infectiosité, et pour concevoir des stratégies tant thérapeutiques que préventives.

De nombreuses maladies entraînent des interactions complexes et dynamiques entre systèmes moléculaires, cellulaires et organiques. Même si les expériences in vitro occupent une place importante dans la recherche, le travail sur des modèles animaux n'en demeure pas moins dans certains cas indispensable en raison des interactions de processus complexes. Les animaux constituent de bons modèles, et il est donc extrêmement important que les processus physiopathologiques survenant dans l'organisme animal soient aussi similaires que possibles à ceux observés chez l'homme. Il ne faut toutefois pas en conclure automatiquement qu'il existe un parallèle dans le degré des effets indésirables. Par comparaison avec la durée relativement brève de l'expérimentation animale, les connaissances acquises dans ce contexte peuvent permettre d'obtenir la guérison ou l'atténuation de troubles chroniques dont souffrent de nombreux malades.

Les essais cliniques menés chez des primates non humains fournissent une contribution déterminante à l'étude des processus biologiques fondamentaux intervenant dans les maladies et jouent un rôle important dans les efforts déployés pour comprendre l'organisme humain. Dans les milieux de l'industrie pharmaceutique, on est conscient du fait que le recours aux primates non humains dans la recherche biomédicale constitue un sujet hautement sensible et réclame d'être abordé avec une attention toute particulière.

La recherche scientifique actuelle n'offre pas (encore) de solution pour remplacer totalement le recours aux primates non humains dans la recherche biomédicale. Néanmoins, au cours des dernières décennies ~ et en particulier grâce à l'affirmation du concept des 3R (Refine, Reduce, Replace) ~, un grand nombre d'expériences sur animaux ont pu être remplacées par des méthodes alternatives.

Mener certaines expériences sur des primates n'en reste pas moins indispensable pour développer des médicaments nouveaux et sûrs. Cela concerne en particulier tant les mesures prises pour garantir la sécurité de la santé de l'être humain, dans le cadre des études toxicologiques en partie prescrites par la loi, que les développements relatifs, par exemple, aux domaines de l'immunologie (vaccins, transplantation d'organes, par exemple), de l'oncologie et de la neurologie.

Seules des études menées avec vigilance chez des primates ont permis dans de nombreux cas de sauver des vies humaines (transplantation d'organes, développement de vaccins, par exemple) ou d'améliorer la qualité de vie des patients, fortement limitée par une maladie grave (maladie de Parkinson, maladie d'Alzheimer, VIH/sida, par exemple). Grâce aux études menées chez des primates, le risque encouru par les patients impliqués dans les premières études cliniques peut être réduit au minimum, en particulier dans le cas de produits biologiques (anticorps), lesquels ne démontrent le plus souvent leur efficacité que chez les primates non humains ou chez l'homme. Dans la pratique, cela signifie qu'en l'absence d'études chez les primates ce serait à l'homme de prendre leur place.

Pour toutes les parties concernées, il est clair que tant l'élevage et la détention des animaux que la réalisation des études ne doivent s'effectuer que dans le respect des directives existantes (CITES, lois, etc.) et de critères rigoureux, et sous la responsabilité des spécialistes appropriés. De la même façon, les possibilités de développement et le recours à des méthodes alternatives doivent toujours rester au centre des préoccupations.

Quant aux entreprises internationales, qui font aussi homologuer des produits à l'extérieur de l'UE, elles doivent respecter les dispositions légales lorsqu'elles procèdent aux tests d'efficacité et de sécurité d'emploi des médicaments. Une interdiction des études menées chez les primates non humains en Suisse ou dans l'UE signifierait donc que ces études seraient réalisées dans d'autres pays, dans des conditions très probablement moins favorables aux animaux d'expérience.

En résumé, on peut dire qu'aussi longtemps que l'on ne disposera pas d'alternatives appropriées permettant de ne plus recourir aux primates non humains dans différents domaines de la recherche biomédicale, ces études devront être menées en Suisse par un personnel expérimenté, dans le respect de critères rigoureux.


2. De la recherche fondamentale à la médecine: le singe macaque comme modèle animal irremplaçable pour le développement de futures thérapies pour le traitement de lésions de la moelle épinière

Prof. Dr. Eric M. Rouiller
Président du Département de médecine
Institut de physiologie
Université de Fribourg
Rue du Musée 5
CH-1700 Fribourg
Tél.: ++41 (0)26 300 86 09
eric.rouiller@unifr.ch

Une lésion du système nerveux central (par exemple suite à un accident vasculaire cérébral ou un traumatisme de la moelle épinière) entraîne des déficits considérables pour les patients ainsi atteints. Bien que le système nerveux central, même chez l'adulte, soit doté d'une certaine plasticité permettant une certaine récupération, cette dernière reste très incomplète, ce qui ne permet pas de réhabiliter de manière substantielle les fonctions perdues. Une des raisons de cette récupération très limitée réside dans l'impossibilité pour les fibres nerveuses lésées de repousser, de manière à ré-établir des contacts perdus suite à la lésion. Les fibres nerveuses ne parviennent pas à repousser dans le système nerveux central chez l'adulte du fait de la présence de molécules inhibitrices de la croissance.

Cette observation est le début de la longue histoire, s'étendant plus de 20 ans, qui relate le passage d'un concept élaboré en recherche fondamentale sur des cellules nerveuses en culture à une tentative d'application clinique chez des patients paraplégiques. Dans les années 1980, M. le Professeur Martin Schwab de l'Université de Zürich et son équipe ont découvert sur des cultures de cellules nerveuses des facteurs (molécules) inhibiteurs de la croissance axonale (des fibres nerveuses) chez l'adulte dans le système nerveux central (cerveau et moelle épinière). L'un de ces facteurs inhibiteurs a été appelé «Nogo», que l'on peut traduire par «ne pas aller». En d'autres termes, lorsque que ce facteur est présent dans le système nerveux central adulte, les fibres nerveuses ne peuvent pas pousser, ce qui permet de maintenir l'état atteint en fin de développement. En revanche, durant le développement, «Nogo» est absent, ce qui permet aux fibres nerveuses (axones) de croitre. L'effet inhibiteur de «Nogo» chez l'adulte est néfaste en cas de lésion du système nerveux central, car il empêche une régénération des fibres nerveuses visant à réparer le système nerveux central.

Ayant identifié ce qui empêche la repousse des fibres nerveuses dans le système nerveux central chez l'adulte, à savoir un environnement non-permissif, M. Schwab a alors poursuivi ses recherches sur le modèle animal du rat (dans les années 1990) pour tenter de redonner aux fibres nerveuses la capacité de croitre suite à une lésion chez l'adulte. Pour ce faire, il a développé un anticorps qui neutralise l'action de «Nogo», ce qui revient à rendre les fibres nerveuses capables de croitre. Suite à une lésion de la moelle épinière, les animaux traités avec cet anticorps montrent une régénération augmentée des fibres nerveuses en comparaison avec des animaux ayant subi la même lésion mais non traités avec l'anticorps «anti-Nogo». Cette repousse augmentée des fibres nerveuses s'accompagne d'une récupération fonctionnelle (motrice) plus marquée chez les animaux traités que chez les animaux contrôle.

Ces résultats ont suscité de grands espoirs pour traiter des patients paraplégiques par exemple. Toutefois, une application clinique était à ce stade freinée par les possibles effets secondaires (relativement difficilement détectables chez les rongeurs) et par le fait que le système moteur de l'homme présente des différences importantes avec celui du rat. C'est pourquoi, le passage direct du rat à l'homme a été jugé trop risqué et une étape intermédiaire par le modèle du primate non-humain (singe) a donc été jugée indispensable.

Le but du présent travail de recherche (1999-2007) était, en collaboration avec l'industrie pharmaceutique et M. Schwab, de tester la stratégie «anti-Nogo», de manière à rendre le système nerveux central à nouveau «permissif» pour la croissance de fibres nerveuses lésées, sur le modèle du singe macaque. Nous avons effectivement pu montrer, sur ce modèle proche de l'homme, que les fibres nerveuses interrompues par une lésion spinale peuvent repousser, ce qui correspond à une amélioration significative de la récupération des mouvements, en comparaison avec des animaux lésés et non-traités. Ces données confirment de manière claire les résultats initialement observés sur le rat par M. Schwab, cela en absence d'effets secondaires tels qu'ils peuvent être détectés sur le singe. Ce résultat très récent (2006 et 2007) a ouvert la voie aux premiers essais cliniques et ouvrent également des perspectives pour le traitement des lésions cérébrales.

En conclusion, le modèle du singe représente dans certains cas tels que celui-ci une étape indispensable à la translation des données de recherche fondamentale vers la clinique. Il faut relever que les présentes expériences sur un nombre limité de singes (n=12) ont bénéficié des données très solides acquises préalablement sur le rat. Il ne faut pas négliger aussi que les présentes expériences sur le singe reposent aussi sur de nombreuses observations fondamentales obtenues préalablement sur le singe et disponibles dans la littérature. La recherche fondamentale et la recherche appliquée (vers la clinique) sont indissociables et représentent un continuum, tel que démontré ici avec ce passage progressif d'un modèle in-vitro vers l'application clinique sur l'homme, via les modèles animaux du rat et du singe.

S'agissant du concept des "3R" ("reduce", "refine" and "replace") appliqué aux primates non-humains, notons que le nombre de singes utilisés en Suisse pour la recherche annuellement a diminué de 770 en l'an 2000 à 441 en l'an 2006 ("reduce"). Sur le front du "refinement", les nouvelles technologies (par exemple imagerie) permettent d'obtenir une réduction de la contrainte pour l'animal, à laquelle il faut ajouter des conditions d'hébergement en Suisse excellentes et très en avance en comparaison internationale. Pour terminer avec "replacement", des efforts constants sont entrepris lorsque cela est possible; cependant, un récent rapport publié en Grande-Bretagne ("Weatherall Report on the use of non-human primates in research", décembre 2006) conclut sur la base d'une étude très rigoureuse que le modèle du singe reste irremplaçable dans des domaines tels que Neurosciences (présente étude par exemple), maladies infectieuses, vieillissement et biologie de la reproduction. Pour ce qui est des propositions maintes fois répétées de remplacer le modèle animal entier par des cultures de cellules, la présente étude montre que le chemin emprunté est en fait à l'inverse: en premier lieu, une observation faite sur des cellules in vitro, qui demande ensuite d'être développée et confirmée sur des modèles animaux entiers (rongeur, puis singe dans le cas présent) de manière à évaluer la pertinence du concept initialement élaboré dans l'organisme entier avec toute sa complexité et dans des conditions physiologiques naturelles.


3. La notion de «dignité de l'animal» et la problématique de son interprétation: une protection judicieuse de l'animal ou une entrave irresponsable à la recherche?

Prof. Alexandre Mauron
Directeur de Institut d'éthique biomédicale
Centre médicale universitaire
Université de Genève
Rue Michel-Servet 1
CH-1211 Genève 4
Tél.: ++41 (0)22 379 34 71
alexandre.mauron@medecine.unige.ch

Lorsqu'on parle de "dignité de l'animal", le concept de dignité n'a pas le même sens, ni les mêmes implications que lorsqu'on évoque la dignité humaine. En effet, la dignité humaine est le fondement des droits essentiels de la personne. A ce titre, elle signale que ces droits ne sont pas négociables. Par exemple, on ne peut pas relativiser l'interdit de la torture en invoquant la sécurité nationale: cela impliquerait une "pesée des valeurs" (Güterabwägung) mettant en balance la dignité humaine contre d'autres valeurs de rang inférieur. Or l'idée de dignité humaine signale justement qu'une telle pesée des valeurs est illégitime. Au contraire, la dignité de l'animal est compatible avec une pesée des valeurs mettant en balance des intérêts humains (alimentation, recherche médicale etc.). Parler de dignité de l'animal, c'est dire que l'animal a une valeur intrinsèque, mais que celle-ci est différente de celle de l'être humain. Respecter la dignité de l'animal, c'est lui offrir des conditions d'existence sans souffrances inutiles et respectant son bien-être, mais cela n'implique pas de lui assigner des droits comparables à ceux des humains comme par exemple le droit à la vie. Pour les primates non humains, cette pesée des valeurs est fondamentalement la même que pour les autres animaux, en tenant compte bien sûr des particularités comportementales des espèces concernées.

1. Introduction
Le concept de dignité est complexe. Il apparaît dans des contextes divers: dignité humaine, dignité de l'animal, dignité de la créature... De plus le "travail de légitimation" espéré de ce concept est très variable. Même en se limitant à la dignité humaine, on s'aperçoit que la force et les usages de cette notion sont multiples. L'objectif de ce petit texte est de situer la dignité de l'animal dans un continuum d'usages de la dignité, en allant des plus solides et indiscutables aux plus controversés.

La dignité trouve son ancrage le plus évident dans l'éthique (et les textes juridiques) traitant des droits fondamentaux de la personne humaine. Plus on s'écarte de cette interprétation de la dignité, plus on s'avance dans un domaine marqué par des incertitudes conceptuelles et des controverses philosophiques.

2. La dignité humaine comme droit "négatif"
Invoquer la dignité humaine, c'est tout d'abord un moyen de défense contre des traitements indignes. C'est ainsi que la dignité humaine s'oppose absolument à l'usage de la torture ou à la peine de mort. La Convention européenne des droits de l'homme stipule en effet (art 3): Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. De plus, le Protocole additionnel no. 6, art. 1. abolit la peine capitale. Le jour où les Etats-Unis aboliront la peine de mort, ce sera probablement ou nom de l'interdiction des "cruel and unusual punishments" déjà inscrite dans leur Constitution (8e amendement) et qui manifeste une idée similaire: il existe des façons de traiter les personnes qui sont intrinsèquement indignes.

3. La dignité humaine comme droit-créance (entitlement)
La dignité humaine sous-tend aussi le droit à un minimum nécessaire pour mener une vie dans la dignité. Cet usage de la dignité est présent dans notre Constitution, en particulier à l'article 12: Quiconque est dans une situation de détresse et n'est pas en mesure de subvenir à son entretien a le droit d'être aidé et assisté et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine.

Bien que l'on associe volontiers cette idée aux droits sociaux apparus au 19e siècle, l'idée de base est plus ancienne, issue de l'esprit des Lumières. Comme le dit Adam Smith (qu'on associe à tort au libéralisme sans compromis): "By necessaries I understand not only the commodities which are indispensably necessary for the support of life, but whatever the custom of the country renders it indecent for creditable people, even of the lowest order, to be without.". Autrement dit, le respect de la dignité humaine oblige la collectivité à se préoccuper non seulement de l'absolu minimum vital nécessaire à la simple survie biologique, mais aussi aux moyens nécessaires à une vie "décente". Cette conception de la dignité humaine liée au simple fait d'être une personne, indépendamment de tout statut octroyé par l'Etat, est largement acceptée.

4. Le caractère non négociable de la dignité
C'est dans les deux applications indiscutables ci-dessus que la dignité prend son sens plénier et qu'elle n'est pas négociable contre d'autres valeurs (Ce caractère absolu de la dignité humaine est fortement inspiré de la philosophie d'Emmanuel Kant et on retrouve cette influence kantienne dans les textes internationaux traitant des droits humains). Ainsi par exemple, affaiblir l'interdit de la torture au nom de la sécurité nationale n'est pas compatible avec ce caractère non négociable de la dignité humaine. En définitive, on peut dire que la dignité joue le rôle de symbole des droits absolument essentiels de la personne humaine et ne souffre aucune relativisation par une quelconque pesée des valeurs.

5. La dignité et ses sens dérivés
De plus en plus, il arrive que la dignité soit invoquée dans des contextes différents de ceux mentionnés jusqu'ici. Un exemple classique, et controversé, est le statut de l'embryon humain, où certaines interdictions qui concernent les embryons humains sont typiquement justifiées au nom de la dignité humaine. C'est ce que fait l'article 119 de la Constitution fédérale pour interdire certaines pratiques ayant trait à la procréation médicalement assistée, comme par exemple le clonage ou le don d'embryons. Mais d'autre part, il est clair que l'embryon et le f~tus ne bénéficient pas de la protection absolue que le concept de dignité offre aux personnes au sens strict. En effet, l'ordre juridique suisse autorise par exemple l'interruption de grossesse, ou encore la recherche sur les cellules souches embryonnaires. C'est dire que le concept de dignité qui est invoqué ici n'est pas vraiment le même que pour les personnes et qu'il n'implique pas, par exemple, un droit inconditionnel à la vie.

L'exemple de l'embryon humain révèle donc l'existence d'un second concept de dignité - nous l'appellerons ici "dignité bis" - qui reconnaît la valeur intrinsèque d'une entité particulière (dans ce cas l'embryon), mais qui n'a pas toutes les implications de la dignité humaine au sens strict et absolu. La différence cruciale est que la dignité humaine appliquée à l'embryon autorise une pesée des valeurs mettant en balance le respect dû à l'embryon avec des valeurs de nature différente, telle que l'autonomie de la femme, l'intérêt de la recherche, l'intérêt des malades futurs, etc.

6. Dignité de l'animal
Le concept de dignité de l'animal est interprétable en termes de cette "dignité bis": l'animal a une valeur intrinsèque, mais celle-ci n'implique pas un droit à la vie et peut légitimement être mise en balance avec des intérêts humains: alimentation, recherche médicale etc. On notera que dans une perspective éthique conséquentialiste, il paraît raisonnable d'étayer la valeur intrinsèque de l'animal sur un fait observable, à savoir que l'animal est doué de sensibilité. Sur cette base, il est plausible de lui assigner des intérêts. En d'autres termes, le concept de dignité de l'animal peut être rendu opérationnel en termes de réalités empiriques: celles qui constituent le bien-être de l'animal. Ainsi le respect de la dignité de l'animal rejoint les préoccupations éthiques habituelles de l'éthique de l'expérimentation animale. Pour les primates non humains, la pesée des valeurs fonctionne essentiellement de la même manière. Certes, dans le cas des grands singes les plus proches de nous (chimpanzé, bonobo), la question de la dignité est probablement plus délicate, car elle requiert une réponse à deux questions, l'une philosophique, l'autre empirique:

A cela s'ajoutent des considérations de protection d'espèces menacées, qui mettent en jeu des questions d'éthique environnementale différentes de celles traitées ici.

7. Dignité de la créature ("Würde der Kreatur", art.120 CF)
C'est l'usage le plus problématique du concept de dignité. Assigner une dignité à tout organisme vivant, même ceux qui sont dépourvus de sensibilité, nécessite d'adhérer à une éthique de type biocentrique. Une telle éthique peut inspirer des positions extrémistes (deep ecology). De plus, même sous ses formes modérées, elle est plutôt de l'ordre de la croyance, voire d'une religiosité panthéiste, que d'une thèse philosophique à proprement parler.

D'ailleurs, ce langage créationniste utilisé pour parler des êtres vivants fait tache dans la Constitution d'un Etat moderne (cela n'a pas échappé aux rédacteurs du texte français, qui ont traduit "intégrité des organismes vivants", mais ceci introduit d'autres malentendus).

8. Conclusion: La dignité est un concept inflationniste
En 2003, une philosophe américaine en vue, Ruth Macklin, publie dans le British medical journal1 un article intitulé "Dignity is a useless concept", qui suscita pas mal de polémiques. Qu'elle ait raison ou tort sur le fond, Macklin met le doigt sur un vrai problème, qui tient à l'énorme force rhétorique du concept de dignité. Cette force lui vient de son importance indiscutable dans des contextes politiques et sociaux mettant clairement en jeu les droits fondamentaux de la personne. Le souvenir des luttes souvent héroïques qui ont permis d'obtenir le respect de ces droits joue certainement un rôle aussi.

Dès lors, la tentation est forte d'utiliser le terme de dignité à toutes les sauces, y compris dans des contextes où sa pertinence prête à controverse. Le risque est bien entendu de diluer le concept jusqu'à lui retirer l'essentiel de son sens et de sa légitimité. Ce serait là un développement dangereux car il pourrait compromettre la crédibilité du concept de dignité dans ses applications les plus importantes et les plus nécessaires.

Pour la dignité de l'animal, cette notion a certainement un sens dans la mesure où elle est ancrée dans la réalité empirique: la capacité de l'animal à subir de la douleur et de l'inconfort, ce qui fonde son intérêt à être traité en lui évitant des souffrances et en assurant son bien-être. Mais il est clair que la "dignité de l'animal" ne fonde aucun droit absolu de l'animal et qu'elle est compatible avec une pesée des valeurs impliquant des intérêts humains. En ce sens, recourir au concept de dignité est compatible avec le traitement traditionnel de l'expérimentation animale par l'éthique et le droit, mais cela ne lui ajoute en définitive rien de substantiel.

1Macklin R.BMJ 327:1419-20; 2003.

Top

made by